Entretien avec l’artiste Barthélémy Toguo

Afrika oil, 2005-2008
150 x 170 cm

1- Pouvez-nous nous décrire votre parcours aux Beaux-Arts d’Abidjan, en Côte d’Ivoire ?

Je suis arrivé en 1ère année à l’école des beaux-arts d’Abidjan, en 1989 – début 1990. Dans cette école, l’enseignement,  calqué sur le système artistique français des années 1960-70, était basé sur la copie des anciens grands maîtres. Ce système de  copie prédominait dans l’école.

J’ai été admis à l’atelier de sculpture : il nous était demandé de reproduire les œuvres telles que L’esclave mourant de Michel-Ange, Le cardinal de Richelieu, Le Christ de la Cathédrale d’Amiens, le buste d’Agrippa, et d’autres sculptures comme la Statue équestre de Gattamelata.

Je faisais des photographies que j’envoyais à ma mère;  j’étais très content de réussir ces portraits, cela me fascinait. J’avais l’impression d’être en dialogue avec ces personnages que je façonnais et modelais ; et les drapés du cardinal de Richelieu me captivaient, même son nez, son regard vers la gauche et son buste décalé vers la droite :  ce mouvement m’inspirait.

J’ai donc passé mes 1ère et 2ème  année à copier…

Au niveau du dessin et de l’atelier de peinture, il  nous était aussi demandé de reproduire  des œuvres. La pratique du dessin était importante: il y avait  une volonté de nous pousser à acquérir le sens de l’observation d’un sujet, d’un élément et de dessiner des modèles vivants.

2- Comment s’imposer  sur la scène artistique internationale ?

Je ne peux répondre que par ce que je sais. Comment s’imposer ?  Par le travail :  il n’y a pas deux solutions ! A force de travailler, d’aller vers les choses, d’expérimenter de nombreuses voies, différents matériaux, les choses viennent vers vous, comme le dit Paulo Coelho : «  en allant vers les choses, les choses viennent vers vous. ». Donc en me cherchant, en expérimentant, ma propre voie est trouvée, par le travail! Il faut travailler et ce continuellement.

C’est donc le travail qui m’a amené à être à ce niveau aujourd’hui. Il est nécessaire de faire preuve de sincérité dans ce que l’on fait ; puis douter, c’est bien mais il faut croire en ce que l’on fait !

Je crois que  le fait d’être proche des gens, d’être sensible à leurs aspirations dans notre société me conduit à produire un travail qui les touche, un travail qui rassemble, qui compatit…

Je pense que le public se retrouve à l’intérieur de mon travail parce qu’il y a une certaine proximité, qui leur parle, et forcément c’est à son image. Il y a en même temps une dimension universelle, qui fait en sorte que peu importe la couleur de peau, nous ne sommes pas si loin d’éprouver les mêmes sensations :  j’exprime directement la beauté, la souffrance, la douleur, la tristesse ou encore la violence.

La proximité avec l’autre donne envie d’exposer mon travail, qui est contemporain, car il aborde des problématiques actuelles et touche nos contemporains.

3- Quel est votre rapport avec  la scène artistique émergente, sur le plan international ? Avec la scène artistique camerounaise ?

Il s’agit de rapports professionnels, de rapports entre confrères : nous nous retrouvons régulièrement lors de grandes manifestations, telles que les biennales. Nous restons aussi attentionnés par le travail des uns et des autres.Il demeure cependant un côté amical, plus festif avec les retrouvailles, et les fêtes : nous ne pouvons que célébrer cela.

Au Cameroun, je suis en contact avec de jeunes artistes qui ont envie de suivre le parcours de leurs aînés : ils sont plus  dans une situation de demande, de conseils par rapport à ce métier qui peut parfois être difficile. Il faut savoir comment se comporter, gérer une exposition, un transport d’œuvres, ou même un succès. Comment gérer tout cela ? Il faut être habile afin d’éviter les  « crashs d’hélicoptères ».

Cela reste avant tout un rapport de grand frère, une relation amicale, et ce dans une situation de rencontre.

Projet Transit, Marseille, 2006
150 x 170 cm

4 – Pouvez-nous nous décrire les activités de votre centre culturel Bandjoun Station ( Bandjoun, Cameroun)?

Bandjoun Station est un lieu de vie mais avant tout un centre d’art dont la conception diffère d’un centre d’art occidental :  peuvent y être célébrés des funérailles, un mariage, une naissance, un anniversaire, une fête dans le village… Mais des expositions d’art y sont également organisées.

Au-delà de ces manifestations, il y a un volet éducatif concernant la transmission et le partage de l’art auprès des jeunes publics.

Des résidences d’artistes originaires des quatre coins du monde –  dont les projets  sont en collaboration avec la communauté locale – des work-shops, des tables rondes, des discussions avec les universités autour de Bandjoun, des rencontres avec les différents publics ( jeune et adulte )  des soirées de lecture de poésies, des performances, des colloques sur les thèmes de l’éducation, de la santé ou encore  l’agriculture, sont organisés.

Bandjoun Station n’est pas un lieu dédié qu’aux arts visuels : des médecins, des physiciens, des sociologues ou psychologues peuvent y mettre en place des rencontres avec un public choisi et demandeur, par exemple des étudiants suivant le domaine concerné.

Outre ce projet artistique et culturel, Bandjoun Station développe un volet agricole : la création de plantations incite la population à produire afin d’atteindre une certaine auto-suffisance alimentaire. Sont cultivés le maïs, le blé, la tomate, l’oignon, le haricots blanc…

La création d’une plantation expérimentale de caféier, a permis que les récoltes soient destinées à un projet artistique: une partie de la récolte est mise sous  emballages lithographiés, spécifiques et est proposée à la vente. Nous décidons nous-mêmes du prix de ce café: c’est au producteur du Sud de fixer ses prix de vente. Car il y a un déséquilibre en terme d’échanges commerciaux:  les prix sont fixés par l’Occident.  Ce projet de plantation est une critique de ce mal qui affaiblit et appauvrit les agriculteurs du Sud.

Bandjoun Station demeure un lieu de rencontre et comme je l’ai dit et je le martèle. Il est en adéquation avec l’idée que l’art se doit d’aller à la rencontre des gens pour  leur donner de l’espoir : voici le rôle de Bandjoun Station dans la ville de Bandjoun.

                              Bandjoun station, Cameroon, front 2007

 

5 – Selon vous, quel(s) outils(s) sont nécessaires pour valoriser de la scène artistique émergente sur le continent africain ?

Dans un premier temps, une volonté politique doit être manifestée. Il doit être compris de tous que l’art peut être un facteur de développement. Il représente une priorité pour l’éducation des jeunes, pour leur ouverture d’esprit qui va les conduire à ressentir l’envie de faire des études de design, de musique, de théâtre, de littérature ou d’autres formes d’arts visuels tels que la vidéo ou le cinéma, qui est une industrie très forte. L’art peut constituer un vivier d’emplois pour de nombreux jeunes.

L’art est un facteur de développement économique. Les hôtels qui fleurissent autour d’un musée – citons  l’exemple de Bilbao avec le Guggenheim – permettent un essor économique considérable. Ou par exemple l’émergence d’une communauté  d’artistes qui installés  à Berlin, a eu un impact culturel sur l’atmosphère de la ville.

En Afrique, un manque de volonté politique se fait sentir : il y a une nécessité de créer des lieux , à l’instar de Malraux et de ses maisons de la culture au sein desquelles sont produites des rencontres et événements artistiques et culturels.

Dans un pays comme le Cameroun, qui compte dix provinces, des maisons de la culture seraient à construire dans chacune de ces provinces. Les jeunes pourraient s’y exprimer, y organiser leurs concerts de rap, pièces de théâtre, expositions, ou autres événements artistiques.

Davantage de musées sont à aménager afin d’accueillir et d’exposer les œuvres d’art qui sont créées aujourd’hui sur le continent ; des festivals sont à organiser afin de  découvrir et détecter très tôt les jeunes talents ainsi que les talents émergents. Des cellules de suivi dans les différents ministères de la culture, destinées à la jeune création sont à  mettre en place pour éviter que certains ne capitulent devant le manque d’infrastructures. Instaurer dans les écoles, collèges et lycées,  l’enseignement artistique en tant que matière d’examen avec un coefficient non pas des moindres, reste à prendre en considération.

 De plus, il est nécessaire de faciliter l’installation de l’industrie culturelle en évitant les contraintes administratives, pour  le bon exercice des activités.

Voici quelques idées afin que l’art et la culture aient une place de choix dans les différents pays du continent africain.

 

Propos recueillis par Virginie Echene.

 

En +:

http://www.barthelemytoguo.com

 http://www.bandjounstation.com

 

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