Peut-on vraiment parler d’art contemporain africain ?

Pourquoi définir un artiste par son origine ethnico-géographique ? En quoi définir un artiste en tant qu’artiste africain est-il fructueux, enrichissant ? Est-ce judicieux de redéfinir des frontières dans le monde de l’art lorsque la globalisation en est à son paroxysme ?

Alors que circule la rumeur selon laquelle la 6ème Biennale de Dakar serait la dernière et qu’elle serait remplacée par la réédition, en 2006, du fameux Festival mondial des arts nègres de 1966, le choix des artistes sélectionnés indique que le thème de l’africanité de l’art contemporain africain est toujours au centre des débats .En choisissant de faire de cette Biennale le lieu d’exhibition des formes les plus High-tech de l’art africain contemporain – art vidéo, installations audiovisuelles etc.-  le comité de sélection a eu le souci de privilégier de jeunes artistes innovants et directement branchés sur la mondialisation. En ce sens, cette manifestation est directement en phase avec l’art contemporain, ce qui tranche de façon positive avec des attitudes passées où l’art africain contemporain était cantonné à l’art naïf ou à l’art brut et pouvait apparaître ainsi comme l’eau neuve de nos cellules occidentales fatiguées.  [1]

La qualité esthétique de l’œuvre a son importance. Or l’utilisation de certains matériaux semble avoir le pouvoir d’apporter des informations en ce qui concerne l’origine « ethnico-géographique » de l’artiste.

Le moindre morceau de tissu africain, de voile, de moucharabieh, le recours au bricolage, au recyclage, le motif du masque, tout ceci est immédiatement considéré comme folklorique ou relevant de l’art populaire, indépendamment de l’usage qui en est fait. Comme si l’Afrique, pour être reconnue par l’Occident, devait se débarrasser de tout particularisme, de toute tradition, de tout passé afin de se conformer à notre propre vision de l’art.[2]

L’art africain resterait-il enfermé dans des clichés? Les artefacts dits arts primitifs sont un héritage, un patrimoine historico-culturel  mais on ne peut parler d’art africain à proprement dit… Et c’est ici que réside cette ambiguïté entre histoire de l’art africain et art africain.

Les statuettes, statues, masques et autres signes de civilisations des différentes ethnies africaines ne peuvent prétendre illustrer encore aujourd’hui, l’art de toute la région subsaharienne du continent.

   © Florian Kleinnefen – Moke, Sapeur, 2000.

Lorsqu’il est question d’art africain, d’une façon générale, nous avons à l’esprit des objets primitifs produits par  des sociétés tribales en des temps anciens. Soit que ces objets relèvent de l’ethnologie qui les envisage comme expression concrète de la culture dont elle est issue dans son intégralité ; soit qu’ils relèvent de l’art et sont appréciés pour leur valeur esthétique ; ou soit encore, considérés comme objets de communion originelle entre l’homme (libéré de l’esprit positiviste occidental) et la nature (ensemble des forces terrifiantes ou propices, étrangères à toute morale, fascinantes) avec laquelle il entretient des rapports de participation magique.[3]

Bien que l’art nègre ait inspiré des artistes tels que Derain, Vlaminck, Picasso ou encore Modigliani – pour ne citer qu’eux…-  , il reste dans l’imaginaire collectif LA forme d’art principale, en Afrique subsaharienne.

Les ultimes prolongements de l’impressionnisme – le post-impressionnisme, Cézanne- ont montré le désir des créateurs d’avant-garde d’aller toujours plus loin dans la recherche du renouvellement artistique. Avec l’entrée en scène de l’art nègre, une rupture semble s’être installée [ce] qui devrait les éloigner plus encore de la tradition.[4]

L’art nègre a permis aux artistes dits cubistes de s’éloigner de la tradition, or, objet même de civilisation des différentes ethnies des régions d’Afrique et de la tradition africaine, il phagocyte la création plastique contemporaine africaine.

La place de l’identité dans l’art : les artistes africains sont-ils  perçus que par leur appartenance ethnique et/ou géographique?       Si l’art n’a pas de frontières, les artistes qui le produisent sont ancrés dans une réalité sociale, politique et économique qui influe nécessairement sur leur production. Pourquoi l’épithète ou l’attribut « africain » serait-il plus dur à porter que celu d’asiatique, de latino-américain ou d’européen? [2]

Pourquoi l’interrogation sur l’identité africaine revient-elle sans cesse dans les débats, obstruant par là tout regard historique et objectif sur la création en Afrique depuis quarante ans ? On ne se pose pas plus cette question pour les autres nations, ou du moins, plus de la même façon. Est-ce une question de temps, de distance nécessaire, est-ce une étape de transition ? Ou bien s’agit-il toujours de la part maudite de l’Afrique ? [2]

Les œuvres d’Hazoumé, de Mansaray, de Bruly Bouabré ou de Chéri Samba ont toutes été conçues, réalisées dans leur contexte en Afrique, mais peut-on parler pour autant d’art africain contemporain ? Leurs œuvres n’ont rien en commun. Toutefois, s’il y avait un « indice d’africanité » dans leurs œuvres, c’est qu’elles sont toutes porteuses de projets qui révèlent un souci de la communauté, très caractéristique et fort dans les comportement et cultures africaines.[5]

Romuald HAZUMÉ, Untitled, 2003

Autrement dit, l’artiste africain n’est autre qu’un messager qui s’exprime grâce et pour sa communauté. Il remplit donc les mêmes fonctions que n’importe quel artiste dans le monde…

Le caractère universel de l’art s’en retrouve mis en question.

Lorsqu’est évoqué l’art chinois, la calligraphie ne vient pas directement à l’esprit ? Donc quelle est la raison pour laquelle la notion d’art africain est encore connotée d’art nègre du début du XXème siècle?

L’art apparaîtrait comme un mode d’expression universel partagé par des individus de toutes provenances mais de même sensibilité qui répètent les stratagèmes, les mêmes systèmes de représentations d’un bout à l’autre de la planète. Cette universalité n’est qu’apparente et contredite de plus en plus par des expositions retentissantes qui réinventent les frontières de l’art. (…) Nous disons Afrique, mais c’est une simplification sommaire et trop commode pour un vaste continent d’une si grande richesse.[5]

L’art comme espace de partages, d’interactions certes, mais l’art comme zone universelle pénétrable par tous ? Ainsi, les codes esthétiques et culturels intrinsèques à l’œuvre d’art entrent en scène pour exprimer cette particularité culturelle qui attire ou rebute…

Ainsi, 1945 marquerait le point de départ pour l’art contemporain, en Occident ; et les dates d’indépendances des différents pays africains – et autres pays colonisés dans son histoire – signeraient alors le début de multiples histoires de l’art africaines.

La détermination des périodes ne serait pas la même suivant la partie du monde dans laquelle nous nous trouvons. En effet, le contexte historique a son influence sur les mutations du domaine artistique : la multiplicité des sujets traités diffèrera selon le changement social.

Dans la cohérence de l’emploi de la notion d’art africain contemporain, ne faudrait-il pas en définir les différents champs géographiques, esthétiques, culturels, sociaux, les différents acteurs artistiques ainsi que les dimensions spatio-temporelles ? Et ce par régions ? Par pays ?

L’art africain contemporain nécessite l’appui d’institutions culturelles, d’historiens, de chercheurs, de sociologues d’artistes africains vivants sur le continent et prêts à défendre ce « concept » qui a ses fondations les plus importantes en Occident.


© Virginie Echene

[1] Jean-Loup Amselle, L’art de la friche – essai sur l’art africain contemporain, édition Flammarion, 2005, annexe.

[2] Marie-Laure Bernadac, Remarques sur « l’aventure ambiguë » de l’art contemporain africain, Catalogue Africa Remix, 2005, Paris, p.12.

[3]André Magnin, Catalogue de l’exposition Africahoy, 1991-1992, p.187

[4] L’aventure de l’art au XXème siècle, éditions du Chêne, 2002, Paris, p.73

[5] André Magnin, Catalogue de l’exposition African Stories, 2010, Marrakhech, p.3

9 commentaires

  1. Je crois que l’une des raisons pour lesquelles ont interroge les oeuvres et les artistes africains sur leur africanité est que la question est presque toujours posée par les autres, ces autres étant le plus souvent occidentaux.
    Pour ce que je connais, les africains de l’ouest et du centre ne se sont pas encore appropriés les arts en tant que tels.

    Schématiquement, soit on classe les artistes et leurs oeuvres dans le domaine de la religion et de la mystique, soit on considère que ce sont des énergumènes qui se prennent pour des blancs avec leur art, ou alors que ce sont des voyous qui font des conneries avec ce qui leur tombe sous la main.

  2. Juste un détail : On a fini par se rendre compte que ce que l’on appellait autrefois « l’Art Nègre » et que l’on désigne actuellement sous le terme poli d’arts « premiers » n’avait, en fait rien de primitif.
    On possède des têtes d’esclaves du royaume du Bénin qui n’ont rien à envier en réalisme à l’art egyptien ou grec et qui sont antérieures aux masques dogons, par exemple.
    Tout comme l’art Roman en Europe (que personne n’a jamais considéré comme primitif) l’art « nègre » répond à une (ou des) volonté(s) esthétique(s) particulière(s) mûrement pensée(s) et réfléchie(s).

  3. […] S’il est vrai que l’appui dont ont bénéficié les artistes sous le patronage de Senghor a été extraordinaire,  il avait en revanche de sérieuses limites car pour recevoir le soutien total du gouvernement, les artistes devaient souscrire à l’idéologie officielle de la négritude qui, une fois transposée à une série de pratiques formelles, finissait par engendrer sa propre forme d’académisme. Ce qui avait commencé comme une expérience faisant preuve d’un esprit d’ouverture évolua et se durcit en une politique culturelle officielle, entrainant la disparition de toute critique sensée. Deux choses semblaient alors inévitables – le soutien viendrait à cesser lorsque Senghor ne serait plus président, et un contre-mouvement apparaîtrait parmi les artistes qui refuseraient de se conformer à l’idéologie officielle. (2) […]

  4. […] L’article « C’est quoi un artiste africain ? » écrit par la journaliste Roxana Azimi, a suscité chez moi une certaine interrogation. est-il possible de définir un artiste africain ? Et comment un artiste africain se définit-il aujourd’hui ? Peut-on vraiment parler d’art contemporain africain ? […]

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