Un chaînon manquant dans la chaîne identitaire des minorités ethniques en France

Immigré, franciser mon état d’esprit
La double culture m’a eu,
Je sais à moitié qui je suis (…)

Rohff « Dounia »

Le tweet[1] du député UMP du Var, Jean-Sébastien Vialatte, caractérisant les « casseurs » lors de la parade de l’équipe de football du PSG ,de descendants d’esclaves, exprime ce profond malaise, ce malentendu, qui ébranle le bien-être de la république française.

« Les casseurs sont sûrement des descendants d’esclaves, ils ont des excuses #Taubira va leur donner une compensation ! » avait écrit ce député du Var lundi soir sur le réseau social Twitter.[2]

Indigènes colonisés hier, enfants et descendants d’immigrés, voire d’esclaves aujourd’hui, quel est le problème entre la République, ses représentants et les communautés issues de l’immigration ?

Une faille dans la restitution de l’histoire pour un désordre national

Dans La république et sa bête, Achille Mbembe dénonce une double crise de l’étranger et du citoyen dont les flambées actuelles de violence dans les cités sont l’expression, causée par la politique française menée sur le continent africain, auparavant…

Revenant sur les émeutes qui ont secoué les banlieues françaises en 2005, l’auteur étaie une réflexion, sur ces événements qui ont secoué la capitale il y a maintenant 8 ans. Car la transversalité de ces événements relève  du processus historique de l’immigration, certes, mais de l’histoire du colonialisme en Afrique, ainsi que du post-colonialisme, dans les sociétés contemporaines.

« La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés d’inessentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l’Histoire. Elle introduit dans l’être un rythme propre, apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle humanité »[3]

Il s’agit de ce nouvel homme issu de la 3ème , 4ème génération d’enfants d’immigrés, qui revendique son identité, sa volonté d’exister dans une société qui le pousse à la marginalisation, le retranche dans une archipellisation de la banlieue parisienne – et d’autres villes françaises.

Il semble il y avoir une faille, un fossé dans la restitution de l’histoire de la France aux jeunes générations. Sinon d’où provient ce malaise entre la République et les victimes de sa Bête. D’un chaînon manquant dans les manuels d’histoires, distribués en chaque début d’années scolaires et ce de l’école élémentaire au lycée ?

AlexisPeskine_Mariam2007© Alexis Peskine, Mariam’, 2007

Le concept des cartographies des « vies invisibles » de Françoise Vergès

La France s’est construite comme étant le pays des droits de l’homme et comme ayant apporté la liberté au monde. Or au même moment où elle le fait, elle met en place des régimes d’exclusion. Il y a une coupure nette entre le pays des hommes libres, la métropole, et ceux où il y aura des sous-hommes, les colonies.[4]

L’historienne Françoise Vergès expose une cartographie faussée de la France. La République  se doit de prendre en compte l’histoire de son empire colonial intrinsèquement à son histoire, de même pour l’Outre-Mer.

C’est sur cette cartographie faussée de l’hexagone français, qui ne comprend pas les DOM-TOM – ou encore son empire colonial avant 1960 –   que s’appuie cette incompréhension, dans la république.[5] Une histoire de France parallèle, qui concerne l’empire colonial, de l’Algérie à l’Indochine en passant pas la Guyane, et qui est occultée dans la formation des futurs citoyens français. Il s’agit d’une partie de leur histoire en tant que français issu de l’immigration ou non, qui est omise.

Vestiges d’une histoire précipitée hors de la mémoire collective nationale

jardindagronomie_2

Memorial pour les Soldats Noirs morts pour la France,  Jardin d’Agronomie Tropical, Paris © Virginie Echene

Appendice historique phagocyté par la renommée du Parc Floral – tout comme la Cité de l’Immigration et l’Aquarium de la Porte Dorée… –  le jardin d’agronomie tropicale, requiert encore de vestiges de la période d’avant et après guerre. De stèles en mémoire des anciens combattants d’Afrique et d’Asie de l’empire colonial français aux ruines de pavillons, le jardin d’agronomie tropicale de Paris  reste méconnu du grand public et n’attire pas grand monde.

Cependant, ma visite me pousse à diverses interrogations :

– Pourquoi la valeur historique de ce site n’est-elle pas reconnue ?

– Dans quel cadre ces plantes dites tropicales étaient-elles expérimentées ?

– Pourquoi ce site ne fait  l’objet d’aucun chapitre dans les manuels scolaires d’Histoire de France ?

– Des groupes scolaires ont-ils déjà étaient amenés à visiter ce site ?

– Pourquoi ce site historique fut laissé à l’abandon par les autorités françaises durant de si nombreuses années?

– Où sont conservées les archives propres aux deux expositions coloniales de 1905 et 1907?

– En quoi les autorités locales et nationales ont-elles intérêt à dissimuler dans la poussière ce site communément appelé le Jardin d’Agronomie Tropicale aujourd’hui ?

Une partie de l’histoire de ce jardin n’est pas révélée : certes l’agronomie y occupe la place principale, or divers faits historiques semblent occultés.

Pour se (re)situer :

C’est par un décret de 1899 que fut « créé à Vincennes, sous le nom de Jardin d’essais colonial, un Service ayant pour objet de fournir aux jardins d’essais des possessions françaises, les produits culturaux dont ils pourraient avoir besoin, ainsi que de réunir tous les renseignements les intéressants. »

Jean-Thadée Dybowski, agronome et explorateur du Congo, en fut le premier directeur.

Grâce aux agronomes qu’elle a formés l’Ecole Nationale Supérieure d’Agriculture Coloniale, créée dès 1902 par Jean Dybrowski, a permis au Jardin colonial de contribuer à la naissance d’une véritable agronomie tropicale.

(..)Jean-Thadée Dybowski, premier directeur du Jardin colonial, eut l’idée, dès 1905, d’organiser sur le site une exposition coloniale qui eut très peu de succès. Le grand retentissement que connut en 1906 l’Exposition de Marseille l’incita à organiser une nouvelle exposition en 1907.

(..)C’est certainement parce que la mosquée construire en 1907, détruite aujourd’hui, servit d’hôpital aux soldat coloniaux de la première guerre mondiale, que des monuments commémoratifs, élevés aux morts de la guerre 1914-1918, ont été érigés à partir de 1920 . Il s’agit notamment du Monument aux soldats de Madagascar, composé d’une colonne ornée de céramiques et surmontée d’un aigle de bronze, édifié sur l’emplacement du pavillon détruit de Madagascar, du Monument aux soldats noirs, du Monument aux soldats coloniaux, du Monument aux soldats cambodgiens et laotiens.

La plupart des bâtiments subsistant sur le site du jardin ont été inscrits en 1994 sur l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.[6]

Ce site serait une solution pour pallier à ce manque dans une histoire qui ne rassemble pas l’ensemble des citoyens français sur une trame historique commune. Le jardin d’agronomie tropicale est la preuve physique que la République française avait une prise de position affirmée pour ses soldats de l’empire colonial. Qu’en est-il de cet héritage aujourd’hui ? Pourquoi certaines générations se sentent lésées, et oubliées de cette société française, pour pallier ce manque via des actes de délinquances ?

Bien que l’apparition de structures comme la Cité de l’immigration, l’Institut des Cultures d’Islam, ou encore le Musée du Quai Branly … ne comblent pas ce « manque » de représentation dans l’histoire, des projets comme la série documentaire Noirs de France de Pascal Blanchard et Juan Gélas ou auparavant Musulmans de France, ou la mise en place des chaînes de télévision comme France Ô (2005), Trace TV ou BeBlack – entre autres – jouent un rôle intermédiaire dans la gestion de ce fossé, dans la conscience collective.

 

[1] Message ne dépassant pas 140 caractères partagé sur le réseau social Twitter

[3]Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, éditions François Maspéro 1961.

[4] Source : Interview de Françoise Vergès Il faut décoloniser les esprits http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2727p136.xml0/

[5] Interview vidéo de Françoise Vergès http://www.youtube.com/watch?v=jlLRJSQQCos

[6] Dépliant de présentation du Jardin d’agronomie tropicale

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En +:

© Virginie Echene

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