La Côte d’Ivoire à l’honneur # 2 : Les Maîtres de la sculpture (derniers jours)

Jusqu’au 26 juillet, vous pourrez visiter l’exposition Les Maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire au Musée du Quai Branly.

Statues, statues rituelles, masques ou encore objets d’artisanat sont exposés pour rendre compte de la richesse culturelle de la Côte d’Ivoire.

D’origine ivoirienne, il est inutile de préciser que c’est avec un réel plaisir que je me rendais au Musée du Quai Branly le soir du vernissage.

Prendre conscience de la pluralité des savoirs, des techniques et de l’histoire des différentes régions de mon pays d’origine, et ce depuis Paris, semble alors une opportunité à ne pas manquer. D’autant plus que des artistes contemporains sont également mis à l’honneur, dans la dernière salle de l’exposition.

Les Maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire une exposition à ne pas manquer ? Mon avis reste cependant assez mitigé.

Retour sur l’exposition.

Exposition « Les maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire ».                                    Du 14 avril au 26 juillet 2015. © musée du quai Branly, photo Gautier Deblonde

La Côte d’Ivoire à l’honneur #1 : La Rue Princesse ressuscite

au Tarmac

 

Un panorama du patrimoine ivoirien dans une grande institution parisienne 

Les yeux fermés, un masque rieur d’un rouge éclatant donne le la. Des scarifications noires ornent son visage et mettent l’accent sur son sourire qui laisse transparaître des dents d’un blanc immaculé.

La coiffe, régulière et figée, nous rappelle la rigueur des coiffures d’antan des Samouraïs.

La figurine d’un chef traditionnel est représentée au sommet de masque.

Sabou bi Boti, Masque zaouli surmonté d’une figurine, 1985, pays gouro

© RMCA Tervuren, photo J.M. Vandyck; RMCA, Tervuren, provenance : Anne-Marie Bouttiaux, 1996

Cet ensemble harmonieux de couleurs est propre à l’esthétique du pays Gouro. Les dimensions rituelle et traditionnelle sont ainsi habilement juxtaposées avec ce masque.

Cet entremêlement entre traditionnel, rituel et contemporain est mis en avant dans la démarche artistique d’artistes comme Jems Koko Bi dont les œuvres sont également présentées pour l’exposition.

Lors du vernissage, l’artiste ivoirien réalisait une performance à travers laquelle il appelait à la réunification nationale, récitant des incantations du type : «  Je suis Lobi. Je suis Akan. Je suis Dioula. » qui voguaient sur les notes amères d’un violon (…)

Une performance forte lorsque l’on se remémore multiples incidents qui ont secouer le pays premier producteur de cacao, suite aux élections présidentielles de 2010.

L’art a aussi la capacité de mettre l’accent sur des faits socio-politique et de réconcilier un peuple déchiré. Jems Kokobi s’est accolé à cette tâche.

Diaspora II

Jems Robert Koko Bi, Diaspora II, 2013, Bois de peuplier brûlé

Collection privée © Jems Koko Bi

La Côte d’Ivoire compte différentes régions : régions des lagunes, du Bandama, des Svanes, du Zanzan… mais je déplore que le commissariat de l’exposition ait suivi ce découpage géographique d’une part et selon les cultures propres aux populations de ces différentes régions.

Pays tellement divisé d’un point de vue religieux et par rapport à son histoire de l’immigration, une thématique de ce type ne me semblait pas primordiale. D’autant plus que les blessures causées par les événements post-électoraux n’ont pas réellement cicatrisées…

 

Maternité, tradition, artisanat, éléments célestes – et j’en passe – sont des segments thématiques qui trouveraient toute un cohérence quant à l’actualité du pays.

La sculpture d’Emile Guebehi et Nicolas Damas m’a mise assez mal à l’aise. La scène présente le jugement d’un couple coupable d’adultère. Le mari pécheur et son amante sont jugés par les autorités traditionnelles du village. Les personnages sont présentés à moitié nu : les hommes d’une « culottes et les femmes – aux formes  généreuses – d’un pagne ou d’un cache-sexe.

Sans titre (scène d'adultère)Émile Guebehi et Nicolas Damas,  Sans titre (scène d’adultère), 1991

 © CAAC – The Pigozzi Collection, Genève

Je suis mal à l’aise devant cette hyper-sexualisation de la femme noire. Ces représentations frontales heurtent ma sensibilité. Toutes les femmes noires ont-elles le même type de corpulence ? Sont-elles semblables ?

Parmi les hommes représentés, nous pouvons compter un plus âgé avec les cheveux blancs, ou  encore un homme à la carnation plus foncée que les autres : ils ne se ressemblent pas tous !

La représentation de ces femmes aux seins proéminents respecterait-elle un imaginaire collectif ? Etait-il juste de constater que la présence de cet ensemble de sculptures de femmes dans un haut-lieu de culture puisse heurter la sensibilité de certains ?

En janvier 2014, Exhibit b défrayait la chronique : des acteurs noirs reproduisait des scènes historiques. Cette mise en abîme artistique n’a pas fait l’unanimité, et de nombreuses manifestations de protestations ont bouleversé la programmation de l’événement en région parisienne.

Retour sur la polémique Exhibit b

Et j’ai le même sentiment face à la sculpture Scène de village. Cette proposition artistique rend compte d’une certaine réalité. Oui, les villageois n’ont peut-être aucun problème à se montrer dévêtus devant les uns et les autres, mais est-ce qu’ils souhaitent qu’une telle représentation soit véhiculée aux yeux du monde ?

Les villageoises ont-elles les mêmes mensurations ? Le même tour de poitrine ? La même coiffure ?

Ces reproductions de scènes en milieu rural étaient destinées aux populations mêmes de ces villages. Histoire, vie quotidienne, faune… Tant de thématiques sont exploitées par les deux sculpteurs, qui réinventent une tradition artisanale.

Les figurines changent d’échelle pour adopter une taille réelle, et documenter la vie de tous les jours des villages Ebrié (Régions des Lagunes, Sud de la Côte d’Ivoire).

Emile Guebehi et Nicolas Damas Yebo ne sont pas des Sud-Africains blancs comme Brett Bailey, mais deux sculpteurs noirs et ivoiriens.

Une seule œuvre ne me suffira pas à condamner le travail ou encore l’esthétique de ces artistes. Mais je trouve que cette sculpture n’a pas sa place dans l’exposition Les Maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire : subitement on passe du sacré au profane, d’un silence religieux à un vacarme non religieux, du spirituel à une sensualité grossière lourdement suggérée.

Une scène de village décrivant une festivité culturelle voire rituelle aurait été plus adaptée à la thématique de l’exposition.

Plus qu’une maladresse « commissariale », l’intégration de cette œuvre questionne les enjeux de représentation de la femme noire dans la société française et dans l’art : qu’est-il permis, ou qu’est-il non permis de produire et de reproduire en terme de stéréotypes ? Où se situe cette limite du politiquement correct ?

Exposition « Les maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire ».                                    Du 14 avril au 26 juillet 2015. © musée du quai Branly, photo Gautier Deblonde

Je quittais donc le Musée du Quai Branly, ravie d’en avoir appris davantage sur la Côte d’Ivoire, mais le cœur lourd dont les battements faisaient écho aux notes amères de la performance de Jems Koko Bi…

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