Quand le Centre Pompidou met le cap sur Cuba

Le Centre Pompidou met le cap sur le pays du Buena Vista Social Club (boîte de nuit mythique située dans la banlieue de La Havane.), et présente deux expositions majeures : le peintre Wifredo Lam est mis à l’honneur tandis que le travail documentaire d’Agnès Varda investit le nouvel espace de la galerie photographique.

Entre peinture et photographie, entre fragments du réel et bribes d’un univers enchanté, ces deux événements artistiques se font écho et présentent des facettes méconnues de l’île caribéenne.

Varda_2 Cuba [Santiago de Cuba], 1963 , Épreuve gélatino-argentique

© Centre Pompidou, © Agnès Varda

« Cuba I love you « 

Cuba ne se résumerait-elle qu’à sa dimension paradisiaque ? Ses voitures rétro, vieux symboles d’un embargo commercial imposé par les Etats-Unis depuis 1962, ses visages métissés, les rythmes envoûtants de la salsa, sa mer turquoise, son sable fin, ses garçons qui tentent des sauts périlleux dans les criques, sans la peur du danger…

Loin du rêve, au plus près de la réalité sociale, l’histoire de Cuba s’appuie sur un lourd passé marqué par la guerre froide, les tensions diplomatiques avec les Etats-Unis, ainsi que d’importantes répressions sociales.

Entre illusions et réalité, les expositions Varda/Cuba et Wifredo Lam , nous éloignent de ces clichés pour dévoiler une image authentique et fidèle à son histoire.

AC_8671_brey

Ricardo Brey, Oblivion, 2010-2012 et Ricardo Brey, Nevel, 2010

© Alessandra Chemollo, Courtesy: la Biennale di Venezia

Dans l’antre de l’Arsenale, je découvrais alors les oeuvres de l’artiste cubain. Plusieurs vitrines présentaient des objets de toutes sortes : pierres, éléments naturels, dessins… Les installations de Ricardo Brey se situent à la frontière de l’art et d’alchimie. Ces artefacts prennent un nouveau sens dans les assemblages de l’artiste.

AC_8666_brey A droite : Ricardo Brey, Vienna, 2012

Ricardo Brey, Black Box, 2009 / Ricardo Brey, The Silk Road, 2009 © Alessandra Chemollo, Courtesy: la Biennale di Venezia

Ses différentes boîtes d’archives dévoilent de poignants récits plastiques à la croisée de la performance, de l’installation et du ready-made. L’artiste cubain interroge son identité, ses racines africaines, de manière conceptuelle.

Né en 1955 à La Havane, Brey est aujourd’hui un acteur majeur de l’art contemporain cubain, et s’inscrit dans la digne lignée des représentants de l’île, sur la scène internationale.

Wifredo Lam, figure de l’art cubain

Le nom de Wifredo Lam (1902-1980) résonne dans l’histoire de Cuba. Singulier et atypique, le style de l’artiste est très longtemps resté inclassable en raison d’une abstraction et d’une déconstruction des codes picturaux de la peinture moderne.

C’est difficile de s’y faire : c’est Wifredo, sans « l » et non « Wilfredo». Cet oubli administratif n’entache en rien la personnalité de Lam, qui reste fidèle à la signification de son prénom de base. Car les Wilfredo sont caractérisés par un Ying-Yang qui teinte leurs personnalités entre discrétion, passion et une volonté tenace.

Wifredo_Lam coll France Mazin Fernandez Wifredo Lam, Cuba, 1956, © Estate Jesse A. Fernandez, Collection France: Mazin Fernandez

Fort d’une culture hybride – son père est chinois et sa mère Afro-cubaine – Wifredo Lam contourne la tradition de l’art académique espagnol, pour exprimer une peinture unique, même si elle a souvent été comparée à celle de Pablo Picasso, et lui a valu le titre de « Picasso cubain ».

Wifredo Lam, c’est alors cette personne-tampon qui adoucit les chocs entre les différentes cultures, les différentes civilisations, les différents courants artistiques. Au carrefour du Surréalisme, de la Négritude et de la tradition africaine, les toiles de Wifredo Lam sont des fragments d’histoires, qui témoignent d’une créolisation plastique moderne.

La condition des Noirs à Cubain importe beaucoup à l’artiste qui traduit son militantisme à travers son art et ses œuvres, qui deviennent de réels symboles de contestation contre le pouvoir en place – celui de Batista.

L’artiste cubain côtoiera et comptera parmi ses amis de grands artistes, à commencer par Picasso, George Braque, Matisse, Fernand Léger, Joan Mirò ou encore le danois Asger Jorn. Il s’imprègne également des pensées de différents intellectuels et poètes comme Fernando Ortiz, Aimé Césaire, Paul Eluard ou Michel Leiris. Umbral, 1950 - coll Centre Pompidou, musee national d'art moderne Adagp Paris 2015 Wifredo Lam, Umbral, 1950,  © Adagp, Paris 2015

Sans titre 1958 la Brousse coll particuliäre courtesy Galerie Gmurzynska Adagp Paris 2015 Wifredo LamSans titre [La Brousse], 1958, Collection particulière, Photo : Courtesy Galerie Gmurzynska, © Adagp, Paris 2015

La poésie semble avoir eu un véritable impact sur la peinture de Lam. Ses chimères kafkaïennes sont les marques de recherches pour définir une « cubanité », qui s’appuie sur un syncrétisme culturel.

Le Centre Pompidou propose cette exposition rétrospective sur l’œuvre de Wifredo Lam, comme un retour sur la vie d’une personnalité majeure qui a marqué l’histoire de Cuba, à l’échelle nationale et internationale. Entre photographies, archives, documents, dessins et peinture, l’exposition retrace l’épopée artistique de l’artiste cubain, sous le prisme de sa vie privée, restée assez secrète et énigmatique.

Le 8 janvier 2014, Fidel Castro faisait une apparition médiatique très attendue, lors de l’inauguration du Laboratoire d’Art Romerillo de l’artiste cubain Kcho. A cette occasion, le studio-galerie présentait deux expositions : une exposition personnelle de Kcho et une consacré à Wifredo Lam. Cela nous rappelle l’attrait pour l’art de l’ancien président cubain, et de sa volonté de ne pas opprimer les artistes, comme en U.R.S.S. où les artistes devaient respectaient divers codes artistiques sous peine de censure.

Entre le larron et les foire: le marché de l’art

Quel est l’héritage africain à Cuba ? Quel est l’état de cette africanité créolisée, sur cette île des Caraïbes au 21ème siècle ? Car la population de Cuba est métissée. Noirs, Blancs, Indiens et métisses vivent ensemble dans cette région insulaire.

Une autre bonne question : le racisme existe-t-il à Cuba ? Comment la population a vécu les changements politiques, les mesures communistes de Fidel Castro alors que l’ancien président, Fulgencio Batista était pro-américain ?

L’œil d’une Française à Cuba

C’est dans un contexte géopolitique assez houleux qu’Agnès Varda arrive à Cuba fin de 1962. En effet, cette même année marquait le point culminant d’une guerre froide, débutée en 1947.

Varda_1Agnès Varda, Cuba [La Havane, le 2 janvier 1963, rassemblement à l’occasion du quatrième anniversaire de la révolution cubaine], 1963, © Agnès Varda, Collection Centre Pompidou

Fascinée par l’île comme par ses pairs – à l’instar de Jean-Paul Sartre – , c’est plein d’enthousiasme qu’elle s’envole pour les Caraïbes, invitée par l’Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographique. Le travail d’Agnès Varda a permis de témoigner des changements politiques et sociaux, qui se sont ancrés dans l’histoire de Cuba.

Documenter la vie, le quotidien de ces milliers de Cubains, de ces régions rurales qui ne connaissent pas la même réalité que les grandes villes, réaliser des documentaires tout simplement, telle était la mission d’Agnès Varda.

La réalisatrice utilisait déjà le tissu local de la rue Daguerre (Paris, 14ème) pour expérimenter son quotidien. Voisins, passants, enfants, commerçants, Agnès Varda exerça sa passion pour le film, après s’être durablement essayer à la photographie.

Varda_4Agnès Varda,Cuba [Cha-cha-cha dansé par des membres de l’ICAIC dont Sarita Gómez en tenue de militaire], 1963, © Agnès Varda, Collection Centre Pompidou

En effet, Salut les Cubains (1964) signe la juxtaposition de ces deux modes d’expression. Il s’agit d’une compilation d’images, qui s’animent au son de la voix de la Française exilée sur une terre insulaire inconnue, qui surgit pour commenter avec plus de précision.

Nous pouvons y reconnaître Benny Moré, Fidel Castro, la réalisatrice Sarita Gomez – dont Agnès Varda immortalisera quelques pas de cha-cha-cha en uniforme – et tous ces visages d’inconnus, blancs, noirs, métisses, indiens, qui peuplent Cuba, et qui composent les pièces de ce puzzle créole caribéen.

 

Entre la fierté africaine et le réalisme tropical, Cuba reste la pierre précieuse des Caraïbes à découvrir et re-découvrir, après un embargo qui l’a coupée plus ou moins du monde pendant plusieurs décennies.

 

Varda/Cuba jusqu’au 1er f évrier 2016

Wilfredo Lam, jusqu’au 15 février 2016

 

En +:

http://www.wifredolam.net/fr/chronologie/1951-1962.html

http://amidelegalite.free.fr/spip.php?article250

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/01/09/premiere-apparition-publique-de-fidel-castro-depuis-neuf-mois_4345783_3222.html

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :