Juste une artiste citoyenne du monde : 4 questions à « M ».

« M » : une seule lettre pour désigner une artiste, une femme, un être qui a décidé un jour de tout donner à l’art, ou plutôt de rendre à l’art ce que la vie lui a apporté.
« M » comme mystère, ou comme l’expression d’un moi intérieur… juste 4 questions pour tenter de découvrir qui se cache derrière la 13ème lettre de l’alphabet.

  M – Courtesy of the Gallery of African Art (GAFRA).

african links :M qu’est-ce qui vous a mené à l’art ?

M : Je n’ai jamais pensé devenir artiste : je pense que je l’étais déjà. Parolière, costumière pour des pièces de théâtre, des opérettes et quelques films… Outre ma sensibilité à l’art, je me suis rendu compte que la peinture, qui s’est à nouveau révélée  à moi, il y a trois ans maintenant, faisait déjà partie de ce parcours.
En effet, 22 ans, j’ai réalisé ma première toile, seule dans l’atelier d’un ami artiste à qui j’avais emprunté le matériel pour peindre. C’était un peu à l’image de ce que je fais aujourd’hui, vingt-quatre années plus tard. Des lignes qui s’emmêlent les unes aux autres, un mouvement, des vibrations, un rythme. Tel un chef d’orchestre, c’est comme s’il y avait une musique qui me parle. Lorsque j’ai retrouvé ce tableau, je m’y suis immédiatement reconnue. Ce qui confirme davantage mon style pictural.

african links : Quelles sont les inspirations qui ponctuent votre processus créatif ?

M : Par rapport aux autres peintres, je n’ai pas vraiment d’influences. Cependant, je suis sensible à l’œuvre d’Henri de Toulouse Lautrec. Dans ses toiles je ressens la fête, l’alcool, la vie Parisienne d’autrefois. Je peux presque y entendre la musique, sentir les odeurs et goûter aux péchés! Ses scènes sont sensuelles et ses couleurs vibrantes.
Je ne vais pas essayer de reproduire en essayant d’être différente de ce que je suis. J’ouvre mon univers à mon espace. Mes principales influences sont ma vie, et ce qui me touche au quotidien. Je veux pourvoir parler librement des injustices du le racisme en autres.
Il m’arrive souvent de produire à partir d’élément qui déjà créés, comme des paroles de musique, des photographies anonymes, d’anciennes pochettes de disques ou des packagings, pour en utiliser précisément les couleurs. Je les déchire, puis j’ en fais des collages.
Par exemple, j’ai trouvé le manuscrit d’un homme Amérindien prénommé Joseph, qui en 1906 fréquentait le collège Saint-Louis de Montréal. Dans cette lettre adressé à ses parents, il leur expliquait qu’il ne voulait plus aller à l’école car deux de ses professeurs – des prêtres, des « frères », comme on les appelait à l’époque – n’étaient pas gentils avec lui… L’histoire québécoise de ces années là, présente des événements regrettables. Cette document manuscrit que j’ai collée intacte sur un tableau, est un témoignage historique.Cent dix ans plus tard, l’histoire de Joseph est une œuvre en soi qui mérite d’être vue et lue; et je lui donne cette visibilité aujourd’hui.

  M – Courtesy of the Gallery of African Art (GAFRA).

african links : Collage, peinture, techniques mixtes. A travers les différents médias que vous utilisez, quels sont les thèmes et les sujets qui animent votre démarche artistique ? 

M : De manière générale, je ne suis pas très patiente. Très active, j’aime le mouvement. En peinture,c’est fantastique, il n’y a pas de limite! Tout est possible et ce à tous les niveaux: j’y vois comme une quête de soi.
Je peins toujours dans l’urgence à l’acrylique car cela sèche rapidement et ce sans contraintes de formats: sacs à poubelles noirs, disques de vinyles, toiles, vêtements… Je peins sur tout ce que je trouve et ai beaucoup de mal à peindre sur une surface blanche. J’ai besoin de lui « apporter de la vie », de la texture, de la couleur, en y appliquant ou en lançant de la peinture afin de créer un certain chaos. Je vais y colle du papier,de vieux manuscrits, des factures ou encore des pages de mes cahiers d’écolière que j’ai toujours conservés.
« My Héritage » par exemple, présente des anciennes dictées, avec mes erreurs et mes notes.  Je dois adopter la surface de l’oeuvre, la sentir avant de l’attaquer, pour ensuite y rechercher une renaissance, un équilibre. Ma sensibilité à l’écriture intègre ma peinture; un peu c’est comme si je parlais plusieurs langues, j’ai plus d’une démarche artistique.
L’art est un langage universel, alors on peut parler plusieurs dialectes, tout dépend des émotions.

M, My Heritage, 2014 – Courtesy of the Gallery of African Art (GAFRA)

 african links : Vous exposez pour la 1ère fois à la Gallery of African Art, à Londres (GAFRA)* : en quoi est-ce important pour vous d’exprimer une certaine africanité dans votre travail ?

M : Je suis née et j’ai grandi à Montréal, au Québec, dans ma famille adoptive blanche au sein de laquelle des mœurs ou coutumes africaines ne m’ont pas été transmises. Mon père biologique était originaire d’Haïti, mon grand-père biologique des Bahamas; quant à ma mère biologique, elle était québécoise.
Métisse, durant toute mon enfance, je ne me retrouvais car l’ensemble de mes proches, ainsi que mon entourage étaient blancs. Cela ne se résumait pas qu’à une question de couleur. Il s’agissait également d’une question de culture et de valeurs. J’étais toujours en quête d’identité, et quand j’ai commencé à peindre, je me suis trouvée. Cela a été un moment formidable de ma vie car auparavant, je ne ressentais  pas forcément l’envie de me « réinventer » en devenant quelqu’un d’autre. Et, à présent à travers la peinture, je sais que je suis sur la bonne voie face durant cette phase de transition dans laquelle je me suis engagée.Je commence tout juste à trouver mon équilibre dans mon art, et je trouve cela fantastique ! A chaque fois que je peins, je me retrouve et je sais que j’existe : c’est comme si je m’exprime à travers un langage qui me permet de retrouver mes racines enfouies. C’est au final l’héritage de mes ancêtres que je découvre: mon grand-père maternel biologique était sculpteur par ailleurs.
Je remarque que les communautés africaines sont très touchées par mes œuvres, bien que je ne sois jamais allée en Afrique, ou encore en Haïti. Pourtant, ce sont elles qui sont sensibles à mon vocabulaire plastique qui leur parle, et qui me présentent des opportunités.
Je suis très honorée de pouvoir exposer à GAFRA ravie de cette collaboration avec une équipe qui croit en moi.

 M, Au clair de Lune, 2015 – Courtesy of the Gallery of African Art (GAFRA).

african links : Quel mystère artistique se cache derrière la lettre « M » ?

M : Mon nom complet est Marie-Geneviève Morin ; et mes initiales sont donc « MGM ». En ayant plus de dix-neuf lettres dans mes nom et prénom, cela m’a toujours dérangée de les écrire l’école, puis de signer mes tableaux. Je me suis alors dit que j’allais signer « MGM », qui est un acronyme très connu aux Etats-Unis, à travers les industries du film, et de la musique.
J’ai donc décidé de « M » comme pseudonyme : suis-je une femme, un homme ? Peu importe c’est plus facile pour signer mes oeuvres. Et je l’utilise même comme un logo que je mets un peu partout.
« M » pour Marie, « M » pour Maman, « M » pour Moi… « M » pour tout ce que l’on veut au bout du compte, ce n’est si important.

* L’exposition « My Roots » de Marie-Geneviève Morin « M », jusqu’au 17 Juin 2017 à la Gallery of African Art, Londres.

Plus d’infos ici

Propos recueillis par Virginie Ehonian

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