Claude Iverné donne à voir une autre facette du Soudan à la Fondation Henri Cartier Bresson

L’exposition Bilad Es Sudan a ouvert ses portes le 11 mai dernier à la Fondation Henri Cartier Bresson. Le photographe Claude Iverné y expose près de deux décennies de travail au Soudan.
Pièces d’archives, noir et blanc, couleurs, portraits et images abstraites rythment un jeu de piste trépidant, à travers lequel le visiteur découvre une autre facette de ce Soudan scindé en deux depuis 2011.

Après la visite de l’exposition, je souhaite en savoir davantage sur ce qui anime le photographe, son ambition de partir parcourir cette région, qui en proie à des déséquilibres politiques, nous est présentée dans les médias comme la dernière des destinations. Guerres, conflits, famines, violences, pauvreté : le « combo » d’une zone géographique à éviter…
Or, les images révèlent de la vie. Une vie, certes exposée à un danger, mais de la vie.Une vie qui se dévoile sous l’objectif de Claude Iverné, souvent en noir et blanc, en détail ou de manière frontale.

J’ai alors demandé au photographe de répondre non pas à quelques questions ; mais de choisir une de ses photographies et de les décrire. Les images révèlent plus que ce qu’elles n’offrent à nos yeux. Des échanges et un jeu parmi d’autres, qui m’ont poussée à choisir une de ses photographies et de m’interroger à mon tour, en entrecroisant des réflexions de Claude Iverné.

Voici l’image choisie :
 © Claude Iverné, Déc 2015

Un homme, vraisemblablement, porte un vêtement rouge. C’est frontal : les logos visibles nous sont projetés de manière directe. Les visages des « acteurs » que l’on ne voit pas d’ailleurs impose tout le sens énigmatique de la composition. Nous pouvons distinguer trois personnes : l’homme au vêtement rouge, une jeune femme en arrière plan qui porte une jupe longue plissée bleue et un chemisier en dentelle blanc ; puis une autre femme qui porte un voile jaune.
Pas de visage, pas d’identité : l’image est présentée de telle sorte que l’anonymat tient un rôle d’un nouveau genre dans la composition. Le cadrage est si serré que la scène en devient presque oppressante. Et une certaine chaleur se fait ressentir.

Rouge, bleu, jaune : les couleurs primaires ponctuent une cadence visuelle stratégique de l’image. Les zones d’ombres à savoir ces parties de corps pas vraiment identifiables (un cou, une main, un visage flou…) et le gros sac noir en bas à gauche deviennent des marques abstraites qui portent tout un suspense inattendu.
Où sommes-nous ? Dans quelle partie du monde ?
« Les adultes sont compliqués car il faut tout leur expliquer ; ils ne sont pas capables de comprendre avec leurs cœurs alors qu’en conclusion , un des verbatim du Petit Prince est qu’ on ne voit bien qu’avec le cœur , l’essentiel est invisible avec les yeux. Ce qui est un comble pour un photographe. Autrement dit, les choses ne sont pas forcément là où on pense qu’elles se trouvent. »* Pense Claude Iverné.

Cette photographie est bien des plus mystérieuses. Elle ne dévoile rien de particulier au premier abord. Les marques d’une globalisation grandissante, avec ces logos de marques américaines, à savoir Chevrolet et Nike, des géants de la consommation Outre-Atlantique.

Ce maillot de sport devient donc le support de marques multinationales. L’écusson cousu sur la manche – un lion avec une couronne – nous indique qu’il s’agit d’une équipe de football de la « Premier League ». D’après mes recherches Google, il s’agit du maillot de Manchester United et non d’Arsenal comme je l’imaginais.
A première vue, cette image ne parle pas du tout, et peut ne même pas attirer l’attention. Peut-être la fameuse virgule connue et reconnue de tous. Le logo presque effacé de Chevrolet, marque d’automobile américaine n’est pas sans rappeler les troubles politiques qui a agité et agite encore une actualité géopolitique des plus bouleversantes, d’une part ; et l’exploitation pétrolière d’autre part, qui a été l’une des causes de tensions entre le Nord et le Sud.

La grille de lecture des photographies de Claude Iverné est multiple, et cela constitue un axe principal dans sa recherche : « J’aime bien les images qui ne se lisent pas tout de suite, et qui se dévoilent peu à peu, pour laisser transparaître une idée cachée. D’ailleurs, c’est drôle car certaines personnes ont remarqué comme un voile sur mes photographies, cette métaphore me plaît assez. Bien entendu, chacun peut y voir ce qu’il veut et a envie d’y trouver. »*

Si ses images sont inaccessibles au public ? Elles sont offertes à qui veut prendre le temps de les décrypter et de les comprendre. Le photographe est contre l’idée qu’il faut simplifier les choses pour le grand public. Et cette image peut être interprétée de plusieurs manières. Ici, je soumets mon interprétation personnelle, avec mes connaissances, mes recherches sur internet en suivant le raisonnement de Claude Iverné. «  Je suis souvent triste lorsque l’on me dit qu’il faut « arranger » « abaisser » pour le public : comme s’il était un magma informe incapable de comprendre. C’est pour cela il n’y a pas de légendes pour l’exposition. J’aime bien mettre en place un terrain de jeu où il faut chercher, et je fais confiance au public au contraire !  J’incite, du moins, les personnes qui le désirent, à se prendre au jeu. Les mystères sont à la portée de tout le monde.
Virginie Ehonian : Aujourd’hui, il y a une surconsommation de l’image avec Internet, les smart phones, les réseaux sociaux… Et c’est intéressant d’en proposer un autre rapport. Les visiteurs doivent se reporter au dépliant de l’exposition pour avoir accès au contexte des photographies.
Claude Iverné : Oui, et de vivre l’image sans repères. Je reproduis mon parcours sur place les images sont sans repères, dans cet univers qui m’est étranger où je suis un étranger. Je me perds et je me retrouve. Je propose la même chose aux visiteurs, c’est à dire un jeu de pistes sur mes propres traces.
V. E.: Vous êtes dans un univers que vous appréhendez au fur et à mesure. Puis c’est aux visiteurs d’appréhender votre univers.
C.I. : Il faut qu’il y ait du jeu, sans se prendre trop au sérieux… Il y a des clés qui se cachent un peu partout, pas forcément derrière des faits complexes, compliqués ou obscurs. »* 

Bilad Es Sudan – Claude Iverné 
Du 11 mai au 30 Juillet 2017 à la Fondation Henri Cartier Bresson (75014). Ouvert du Mardi au Dimanche. Plus d’infos
ici

 * Propos recueillis par Virginie Ehonian, extrait d’un entretien avec Claude Iverné

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