Le photographe Claude Iverné se dévoile en 1 photo

J’ai demandé au photographe Claude Iverné de répondre non pas à une question ; mais de choisir une de ses photographies et de la décrire. Les images révèlent plus que ce qu’elles n’offrent à nos yeux. Des échanges et un jeu parmi d’autres…

Claude Iverné : J’en ai choisi plus, mais c’est un pré-choix. Commençons par celle-ci. J’aurais tendance à vous demander ce que vous y voyez.

Virginie Ehonian : Je vois un abri, qui a subi des intempéries. J’ai l’impression qu’il y a une dimension sacrée, avec ces cornes d’animal : peut-être un zébu ? C’est peut-être pour protéger du danger… En tout cas, il s’agit d’une habitation, d’un lieu de vie.

Claude Iverné: On peut y voir une vache, une maison : c’est une « maison-vache », qui sait? C’est une photo vache, parce qu’elle indique un chemin qui n’est pas forcément le bon.
Il s’agit d’une image qui me touche, parce qu’elle contient un lien directe avec Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Plus jeune, l’écrivain raconta qu’après avoir dessiné un éléphant avalé par un serpent, il montra ensuite son dessin à un adulte qui lui répondit : « Il est pas mal ton chapeau ».
Les adultes sont compliqués car il faut tout leur expliquer ; ils ne sont pas capables de comprendre avec leurs cœurs alors qu’en conclusion , un des verbatim du Petit Prince est qu’ « on ne voit bien qu’avec le cœur , l’essentiel est invisible avec les yeux ». Ce qui est un comble pour un photographe. Autrement dit, les choses ne sont pas forcément là où on pense qu’elles se trouvent.
C’est la raison pour laquelle j’aime bien les images qui ne se lisent pas tout de suite, et qui se dévoilent peu à peu, pour laisser transparaître une idée cachée. D’ailleurs, c’est drôle car certaines personnes ont remarqué comme un voile sur mes photographies, cette métaphore me plaît assez. Bien entendu, chacun peut y voir ce qu’il veut et a envie d’y trouver.

006 – 94-3. Maisonde Fayçal Mohamed Jaber/Peuple Nouba Miri/Camp de populations déplacées«Mayo»/ Extension Mandela / Khartoum/ Oct. 2005
© Claude Iverné – Elnour

C’est évident que cette image a des signifiants et décrit quelque chose de précis. C’est ce qui déclenche l’appareil photo et de la création de l’image : le côté esthétique, fatalement, et la position forcément. J’aurais pu choisir un autre angle mais j’ai tourné autour de la maison puis, pour m’arrêter à l’endroit qui me convenait.
Il y a toute la charge de symboliques au-delà de la première lecture esthétique et littéraire en lien avec Le Petit Prince. Ces cornes sont une signature : dans l’iconographie soudanaise, il en existe deux types, de bovins différents. Ces cornes-ci ne proviennent pas de bovins du Sud ; mais de bovins originaires des Monts Noubas. Les Noubas sont un peuple qui élève assez peu de vaches, et les Baggaras, qui sont des nomades, évoluent à proximité au Nord des Monts Noubas.
Les Noubas sont importants dans l’histoire, dès l’heure d’un exotisme raciste occidental sur l’Afrique. De célèbres photographes se sont attachés aux Noubas, en les considérant comme « Le » peuple original du continent africain. Il s’agit d’une espèce de célébration – qui persiste d’ailleurs – à vouloir montrer l’homme nu, l’homme pur, jusqu’à ce qu’on arrive à la conclusion qu’à force d’être beau dans ce zoo naturel, il est resté primitif. Le discours de Dakar en 2007 en est la preuve, et à tout cela à force de représenter le continent comme cela, on peut contribuer à perpétrer cet imaginaire. Les images peuvent être vraiment lues en creusant toute cette charge qu’elles contiennent. 

La personne qui a construit et habite dans cette maison s’appelle Mohamed Jaber. Il est originaire des Monts Noubas ; il a fuit quelque chose, a priori soit les combat, la sécheresse ou la misère, ou peut-être les trois à la fois. Sa maison construite, il y a planté ces deux cornes qui symbolisent ses origines ethnique et géographique. Il n’a pas peur de s’affirmer et son acte semble dire : « Je sais qui je suis et j’entends bien le rester : vous ne m’aurez pas ! ». Alors même que nous sommes dans un camp de déplacés à Kartoum, dans un contexte arabo-musulman avec un fort prosélytisme. Les Noubas sont le peuple le plus difficile à contrôler aussi bien par les gouvernements du Nord ou du Sud. On retrouve cette affirmation identitaire dans la reconduction des modèles architecturaux. Les habitants de la petite maison d’à côté, sont plutôt des Yinkas, qui reproduisent des huttes de chez eux.

V.E : C’est impressionnant que dans un contexte de camps de réfugiés…
C.I. : … On parle de camp de déplacés.  « Réfugié », c’est dans le cas où la personne change de pays.
V.E : D’accord… Ils affirment leurs identités à travers leurs habitations, dans un ce camp de déplacés.
C.I. : Oui, et c’est presque tendre le bâton pour se faire battre. En même temps, très peu d’entre nous, sommes des caméléons. Ce n’est pas évident de se sentir un citoyen du monde. Très régulièrement, je me prétends apatride: c’est quelque chose que je ne l’affiche pas. Je ne me sens pas nationaliste, ni patriote ; je ne comprends pas comment il était possible de défendre une patrie, la fleur au fusil pour se prendre la première balle. Et pourtant même quand je voyage, il y a des choses qui sont inscrites en moi, dans ma façon d’être, dans ma façon justement de construite une maison. J’ai commencé à dessiner, à plusieurs reprises des maisons que je voulais construire au Soudan, et je reproduisais aussi des référents. Il y a quelque chose de normal dans tout cela.
En parlant de l’altérité, Saint-Exupéry a écrit « d’ailleurs écrit : « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. » C’est ce que les extrémistes nationalistes n’ont pas compris.

Il y a une communauté du Soudan du Sud, à laquelle je me suis intéressé, mais que je n’ai pas pu en rencontrer les membres pour des raisons de sécurité. Les Moundaris se construisent avec l’apport de ce qu’ils considèrent enrichissant dans sa façon de vivre. Si des principes étrangers leur semblent intéressants, ils les intègrent dans leur manière de vivre. Au contraire de certains, qu’ils ne subissent pas la globalisation : je trouve cela merveilleux ! Ce devrait être quasiment une règle pour tout le monde. C’est d’ailleurs ce que Jacques Rancière défend quand il évoque Jacocot dans Le Maître Ignorant (1987).

V.E : C’est au bout du compte une image très énigmatique.
C.I. : J’aime le jeu, qu’il y ait un fil à tirer. J’ai attendu que le soleil rase la façade pour gagner en relief sur cette matière qui est un mélange de terre, d’herbes séchées de paille ; on comprend effectivement comme que les intempéries sont passées par là. C’est une maison que j’ai photographiée trois années de suite à un an d’intervalle. Il y a une première image les Soudan photographs , qui est l’ouvrage de mes publications personnelles. Une année après, rien n’a vraiment changé, la maison à droite et le petit abri fait de branchage et de tissu à gauche, sont encore là.

V.E : C’est quelque chose que vous faites beaucoup que de jouer avec la lumière du soleil ? Attendre certains moments de la journée pour prendre une photographie ?
C.I. : Jouer avec la lumière du soleil toujours. Je me balade, et voit ce qui m’intéresse. Je sais à quelle heure il faut revenir pour avoir une image qui me convienne. Dans le cas présent, pour faire ressortir plastiquement les reliefs, je recherche la lumière du soleil au zénith ou pile dans l’axe de la façade à photographier. Mon apprentissage dans la mode m’a beaucoup gâté parce qu’ en studio, on joue sans cesse avec la lumière pour la photographie, ce qui m’a réglé assez vite l’œil.

V.E. : Ce monsieur Mohamed Jaber…
C.I. : Pardon, il s’appelle Fayçal Mohamed Jaber.

V.E. : Comment écrit-on « Jaber » ?
C.I. : Comme on l’entend, dans les deux sens du terme. C’est important, car quand je n’ai pas le contrôle, je suis obligé de me battre ; peu d’éditeurs respectent le son et aspirent à s’attacher à une orthographe définitive. D’une région à l’autre, les prononciations et les noms diffèrent. Seul un éditeur a respecté ce principe, qui est mien, en publiant en introduction au catalogue … son engagement écrit, en réponse à Laurence… au sujet de cela. Cela campe déjà un décor intéressant.

V.E. : Il s’agit d’une complexité, qui au bout du compte est à la portée de tout le monde.
C.I. : Bien sûr. Je suis souvent triste lorsque l’on me dit qu’il faut « arranger » « abaisser » pour le public : comme s’il était un magma informe incapable de comprendre. C’est pour cela il n’y a pas de légendes pour l’exposition. J’aime bien mettre en place un terrain de jeu où il faut chercher, et je fais confiance au public au contraire !  J’incite, du moins, les personnes qui le désirent, à se prendre au jeu. Les mystères sont à la portée de tout le monde.

V.E. : Aujourd’hui, il y a une surconsommation de l’image avec Internet, les smart phones, les réseaux sociaux… Et c’est intéressant d’en proposer un autre rapport. Les visiteurs doivent se reporter au dépliant de l’exposition pour avoir accès au contexte des photographies.
C.I. : Oui, et de vivre l’image sans repères. Je reproduis mon parcours sur place les images sont sans repères, dans cet univers qui m’est étranger où je suis un étranger. Je me perds et je me retrouve. Je propose la même chose aux visiteurs, c’est à dire un jeu de pistes sur mes propres traces.

V.E. : Vous êtes dans un univers que vous appréhendez au fur et à mesure. Puis c’est aux visiteurs d’appréhender votre univers.
C.I. : Il faut qu’il y ait du jeu, sans se prendre trop au sérieux… Il y a des clés qui se cachent un peu partout, pas forcément derrière des faits complexes, compliqués ou obscurs.

Propos recueillis par Virginie Ehonian

En +:  

http://www.henricartierbresson.org/

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  1. Ping : Claude Iverné donne à voir une autre facette du Soudan à la Fondation Henri Cartier Bresson |

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