Prix Orisha #2 : Beya Gille Gacha.

J’ai eu le plaisir de présenter le travail de l’artiste Beya Gille Gacha pour la seconde édition du Prix Orisha.

 

La Victoire de Samothrace (1), l’Aphrodite de Cnide (2), ou encore la Vénus de Milo (3) … L’époque héllénistique de la première moitié du IIIème siècle av. J.-C. voit les sculpteurs grecs signer une multitude de « Vénus » et d’ »Aphrodite », s’adonnant ainsi à l’étude de la statuaire féminine. Corps sculptés nus, drapés, anonymes ou encore personnifiés, ces dépouilles immortelles sont ancrées dans le temps et, restent des témoins silencieux pour lesquelles l’Histoire parle. Qui parlera au nom d’une « Vénus Noire » contemporaine ?

Beya Gille Gacha, Venus Nigra, 2017.

Une silhouette féminine s’élance. Sans tête, sans bras ni jambes, ce buste laisse deviner tout un corps en action. Ombre d’une action manquée dans le théâtre vide de l’Histoire, la Venus Nigra n’a pas la voix d’un historien, mais celle d’une artiste.
Des fragments de corps ici et là constituent l’œuvre entière de Beya Gille Gacha. Un bras, des mains, un visage, des visages… Sur lesquels l’artiste réécrit un nom, une histoire, une vie. A travers sa narration plastique se rencontrent la tradition et le contemporain. Au cours de cet assaut d’un passé méconnu sur un présent mystifié, l’objet devient une source de profondes réflexions. Ces membres isolés sont les traces d’une vie qui dépoussière une technique artistique traditionnelle Bamiléké.

 Beya Gille Gacha, Orant #1 , détail © Seka.

Comment raconter une partie de l’Afrique à travers l’art ? Comment utiliser l’art pour dévoiler une partie de l’Afrique ?
Franco-camerounaise, Beya Gille Gacha explore son identité métisse. Ses liens forts avec le Cameroun, pays d’origine de sa mère, la pousse à s’interroger et à repousser les limites de sa curiosité, de ses souvenirs. La cérémonie d’intronisation de sa grand-mère en 2010 marque l’artiste à jamais, et l’introduit aux traditions Bamiléké à travers les costumes, les apparats, les chants et les musiques.

C’est en toute évidence qu’une préciosité s’empare de la matière brute pour raconter autrement une vie, des vies. Gille Gacha s’approprie à nouveau l’art du perlage Bamiléké, qu’elle revisite d’un point de vue plastique, sans vraiment suivre la technique initiale. C’est cet équilibre esthétique entre l’utilisation d’un art traditionnel et sa démarche artistique personnelle que recherche l’artiste. Elle déjoue les symboliques du pouvoir et de la richesse matérielles intrinsèques aux perles, pour en révéler une autre. Epiderme d’un nouveau genre, les perles ne font qu’un avec l’œuvre et incarnent « la richesse immatérielle de l’être humain », comme le souligne Beya Gille Gacha.

Beya Gille Gacha,  B.G.29.04.1997, série Identités, 2016.

Outre la sculpture en tant que pièce centrale, chaque œuvre peut se voir complétée avec des écrits, des enregistrements sonores, des photographies ou encore des réalisations numériques.
La série des « Identités » souligne les actes d’héroïsme d’une jeunesse afro-descendante. Des interviews des modèles donnent une voix à des « Têtes d’Ifé » contemporaines qui sortent de l’anonymat. Pour les séries « Orants » et « Symboliques de démembrements », des images animées et des textes écrits par l’artiste accompagnent la compréhension des œuvres.

Ces trames narratives d’un questionnement sans indice constituent des repères qui nous transportent dans l’univers métis de Beya Gille Gacha, où tout est encore jouable. Ce « je» entre ce qui n’est plus et ce qui reste, entre ce qui a existé et ce qui existe encore, entre la vie et une disparition soudaine, transperce sans un mot le cadran d’une montre sans aiguilles.

 Beya Gille Gacha, Coupe les bras, coupe l’histoire, coupe le pouvoir, 2016Série « Symbolique de démembrements ».

A la question «Que serait votre vie sans la possibilité de créer ?» Beya Gille Gacha répond : « La création génère en moi une stabilité et une sérénité émotionnelle qui, après avoir été touchée du doigt une première fois, devient nécessaire et vitale : je ne suis plus dans la survie mais dans l’appréciation de la vie. L’art me donne une direction, une certitude et me nourrit d’une foi inébranlable en la vie. Sans lui, mon existence consisterait en une fatale accumulation de doutes, d’incompréhensions et de blessures concentrées dans mon cœur hypersensible de jeune femme métisse… Elle se résumerait à une douce pente glissante vers un chaos intérieur. »

Ces fouilles archéologiques dans les méandres d’une autre Histoire mettent à jour des œuvres d’art brisées volontairement pour la résurrection d’un savoir-faire unique. Tantôt archéologue, ethnologue puis artiste, Beya Gille Gacha dévie sa subjectivité artistique à un carrefour culturel, vers lequel converge un universalisme en phase avec une « Intense Proximité » (4).
Ancrées dans notre époque et posées sur les rives d’un ailleurs méconnu, ces statues, fortes de leurs noms, de leurs histoires, réécrits par l’artiste, nous parlent aussi.

 

Notes:

(1) Vers 190 av. J.-C.
(2) Vers 350 av. J.-C.
(3) vers 130-100 av. J.-C.
(4) Titre de l’exposition de la Triennale de Paris, Palais de Tokyo, 2012.

En + :

Autopsie d’un art nouveau 

https://www.beyagillegacha.com/

http://www.orafrica.com/

 

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