Déjouer les codes d’une voix universelle: 3 questions à l’artiste Lina Iris Viktor.

Après avoir tiré le rideau noir qui sépare l’espace d’exposition et la galerie d’art, je pénètre pas à pas dans l’univers de Black Exodus : Prima Materia, Acte I. Sur la pointe des pieds, sans un murmure pour ne pas troubler l’équilibre du silence dans lequel sont plongées les oeuvres de Lina Iris Viktor. Elles brillent avec fracas. Des entrelacs d’or forment des centaines de sillons sur lesquels vogue mon imaginaire, vers un ailleurs incertain.

Fiction ou réalité, l’artiste m’ entraîne dans les profondeurs originelles d’un au-delà où spiritualité rime avec beauté. Car, l’univers élaboré par Lina Iris Viktor reflète la splendeur de l’origine du monde. La vie s’est créée à partir du néant, d’une « matière première  » dont l’artiste brise des idées reçues vieilles de plusieurs siècles. Telles des preuves matérielles de la théorie du Big Bang, les oeuvres de Lina Iris Viktor dialoguent avec le monde d’aujourd’hui, sans réelles transitions spatio-temporelles.
Elle parvient alors à élaborer une proposition esthétique forte dont la narration résonne avec l’universel, afin de faire basculer notre imaginaire vers le nouvel horizon culturel du terme « noir ».

 Lina Iris Viktor, Materia Prima, 2017 Courtesy of Amar Gallery.

african links : Tel un archéologue, il y a chez vous une volonté de retourner à la source pour soumettre une « autre » perspective universelle autour du terme « noir ».
A travers un angle Afro-futuriste, comment votre esthétique permet-elle de nouvelles perspectives autour du terme « noir »?

Lina Iris Viktor : Je ne considère pas que ma pratique existe dans la tradition Afro futuriste. Je peux comprendre la raison qui pousse le spectateur à faire ce lien; cependant, mon esthétique n’est pas née des concepts propres à l’Afro-futurisme que je trouve assez restreint. Mais effectivement, j’aspirais à élaborer un dialogue qui soit à la fois macro et micro. Il y a des conséquences sociétales et raciales pour les concepts propres au «noir», que je l’ai placé à un niveau universel dans cette exposition: une materia prima ou une matière première commune à tous les êtres vivants.
L’univers est né d’un vide à l’image du néant, qu’on ne peut décrire autrement qu’étant noir. La conversation peut exister à plusieurs niveaux. Si de manière générale nous pouvions revoir nos préconceptions conditionnées, stéréotypes et autres représentations erronées propres au terme «noir», et ce à un niveau universel, cela favoriserait une autre compréhension concernant également toutes les autres facettes de ce concept.
Dans cette idée, j’ai élaboré de manière intentionnelle un espace obscur avec des œuvres principalement en noir et or. Je l’ai rendu accueillant et paisible comme un lieu de répit dédié à la méditation. Ce ne sont pas des synonymes ni des sentiments que nous rapprochons habituellement avec l’idée même du terme «noir»; ils sont en contradiction avec ce que nous avons été amenés à croire. Encore une fois, nos réactions au noir sont partiellement subliminales, et en partie conditionnées. Je veux jouer avec cela, piquer, interroger nos réactions qui sont prédéterminées.

 Lina Iris Viktor, Black Union, 2017 Courtesy of Amar Gallery

 Lina Iris Viktor, Constellation III, 2016 Courtesy of Amar Gallery. 

african links: Des hiéroglyphes d’un temps ancien, des signes Akan revus… Dans vos oeuvres, l’utilisation de l’or est récurrente, comme un fil conducteur. Quelle importance accordez-vous à l’or et à sa préciosité dans votre démarche artistique? Comment l’aspect esthétique de vos oeuvres nourrit-il votre discours d’artiste?

Lina Iris Viktor : La beauté est un outil qui permet un engagement du public suffisant  afin de les pousser à découvrir ce qui s’y cache derrière. Sur un plan superficiel, particulièrement à travers des lectures contemporaines, l’or a toujours été mis sur un piédestal en tant qu’un bel objet de luxe, en raison de sa rareté et de sa valeur monétaire perçue.
Mon utilisation de l’or renvoie à une ancienne interprétationmalléable mais indestructible, à savoir un élément comparable au soleil sur la terre, voire un métal immortel et noble qui jamais ne pâlit, rouille ou ne se ternit . Dans de précédentes lectures à travers les époques et selon les régions, l’or était imprégné d’une forte valeur spirituelle et servait de pont entre les mondes. Dans la plupart des cultures, les corps des défunts étaient recouverts d’or pour faciliter leur passage dans l’au-delà – et ce sans l’intention qu’ils seraient découverts plus tard à travers des fouilles, puis placés dans des musées ou autres.
Ainsi, de la même manière dont j’ai l’intention de composer à nouveau avec des concepts concepts propres au terme «noir», je veux aussi repositionner les fausses idées purement monétaires autour de l’or qui ne font, je pense, que dévaloriser sa vraie nature. Je veux rétablir une admiration cosmique dérivée des dimensions qui dépasse notre existence mondaine. Je n’utilise pas l’or parce qu’il est précieux au sens contemporain, je l’utilise parce qu’il transcende l’espace et le temps: j’aspire à ce que l’ensemble de mon travail atteigne cette qualité d’intemporalité.

 Lina Iris Viktor, No. XVIII **  Amidst the Wolves of Empire . . . Lying Down with the Lambs of God, série The Dark Continent, 2017 Courtesy of Amar Gallery. 

 Lina Iris Viktor, No. XX * A Prophecy. And the scramble began . . .série The Dark Continent, 2017 Courtesy of Amar Gallery. 

african links:  Le philosophe français Michel Foucault (Michel Foucault L’utopie du corps, Radio Feature, 1966) a dit : » L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le coeur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel. »

Lina Iris Viktor : C’est une belle et profonde idée. Dans mon esprit se constitue la pure définition de l’utopie car elle ne peut pas être trouvée dans le monde physique en trois dimensions. Nous sommes prisonniers de ce corps de plusieurs façons. Pour la plupart, nos corps nous permettent de naviguer dans le monde autour de nous dans un sens physique et empirique. Ceux qui parviennent à ressentir des choses au-delà du voile des cinq sens, comprennent qu’il y a beaucoup plus derrière cette expérience. Cela peut paraître irrationnel à nos yeux car nous sommes des créatures de raison. Ainsi, nous ne croyons que ce que nous ne pouvons témoigner qu’à travers nos sens.
Le personnage de la série « The Dark Continent » est une abstraction de la forme, qui dans un noir pur, s’est tissé dans le monde. Cette forme qui évoque une continuité entre l’espace et la forme,  existe à l’intérieur et à l’extérieur du temps dans un monde surréaliste et irréel; un paradis et un enfer à la fois. Je tenais à susciter et exprimer ce sentiment de malaise. En même temps, dans son élément au sein de ce monde, mais aussi en lutte pour la liberté, elle existe sur l’abîme de ce qui pourrait être un paradis, une utopie, une fluide fusion sans heurts de la conscience, mais cela est hors de portée. C’est  » La Chute » qui vient avec cette compréhension: elle est dans les limbes d’un paradis perdu.

En + : 

Lina Iris Viktor  est une artiste conceptuelle qui utilise la peinture et la performance. Elle vit et travailles entre New-York et Londres.

http://www.linaviktor.com/

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