4ème de couv’ : Karine Edowiza donne la parole à Jeanne Duval, une muse haïtienne

african links : Anthropologue, metteure en scène et auteure… Karine Edowiza, pouvez-vous revenir sur ces parcours croisés.

Karine Edowiza : Dès l’enfance – passée à Créteil – , j’ai manifesté un réel intérêt pour l’art, participant à des ateliers d’initiation au cinéma. De plus, l’influence de deux de mes oncles, alors acteurs, a également joué! La découverte du Professeur Cheikh Anta Diop a marqué un tournant considérablement ma vie de lycéenne gabonaise. Je suis de nature curieuse, donc confrontée à la richesse culturelle d’un Paris – qui me manquait – et la fascination que peut susciter Libreville, je me suis orientée vers une démarche aussi bien artistique que scientifique.

Après une scolarité entre la France et le Gabon, j’ai suivi une formation d’anthropologie à Paris VIII ainsi qu’au Musée de l’Homme, entre l’enquête ethnologique et l’anthropologie de l’objet: deux méthodologies complémentaire.

Aujourd’hui, j’écris des scénarios de films, des pièces de théâtre, des biographies, des chansons et de la poésie. Les mises en scène que j’élabore sont plus axées vers un théâtre dit « historique » et des « One woman shows ». J’accorde une place particulière aux la thématique de la femme dans sa quête d’humanité, d’intimité et de dignité.

J’ai découvert le, au lycée au Gabon, ma curiosité naturelle mêlée à la richesse culturelle de Paris qui me manquait et d’un Gabon Bantou proche et fascinant, m’a porté vers une démarche de pensée artistico-scientifique. J’ai choisi les sciences humaines et les Arts. J’ai développé un sens de l’artistique poussé. A Créteil, nos animateurs faisaient déjà un gros travail d’initiation à l’Art cinématographique et j’avais deux oncles acteurs au Gabon. Côté arts, j’écris c’est ma vraie rigueur.

Portrait de Karine Edowiza © 

african links: Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de mettre en lumière la figure de Jeanne Duval? Combien de temps vous a été nécessaire pour écrire Jeanne Duval, l’aimée de Charles Baudelaire. Une muse haïtienne à Paris ?

Karine Edowiza: J’ai « rencontré » Jeanne Duval, lorsque je fréquentais un collège parisien privé et non mixte. Je nourrissais mes longs trajets de métro entre Créteil et Paris de lectures. J’ai eu la chance de suivre les ateliers théâtre de l’une de mes professeures de français, qui étaient des femmes « dévoreuses » de culture!
Au moment où « Les Fleurs du mal » ont atterrit entre mes mains, je me suis littéralement prise au jeu. Je retrouvais en Jeanne un peu de moi, un peu de ma grand-mère… Et c’était le premier livre que je lisais, où sur plusieurs pages l’héroïne était une femme noire.
De retour au Gabon, la littérature africaine était dans au programme scolaire; c’était alors une évidence de parfois m’y reconnaître un peu plus. Durant la période de l’adolescence, on se cherche que le plan esthétique, avec l’amour souvent en essayant de trouver des modèles de femmes. A mes yeux, Jeanne était un point de repère concernant l’amour dans la poésie française. Une référence, une personnalité, une femme amoureuse et aimée…
En 2007, j’ai commencé à faire de plus amples recherches à son sujet: quelle ne fut pas ma surprise de constater les termes péjoratifs utilisés pour l’évoquer. Insultes en tout genre, « femme vénale »… dans quelques ouvrages romancés ou des tentatives de documentation sur celle qui fut la compagne de Charles Baudelaire pendant près de dix-sept ans! C’est comme si elle avait été « gommé » de l’Histoire. Pourquoi cherchait-on à effacer cette femme: les muses sont en général valorisées?
Dans une démarche d’investigation, j’ai commencé à fouiller et à accumuler des documents sur Jeanne Duval. L’analyse des faits culturels et sociaux de l’époque et des productions scientifiques, me permet de démontrer que sa mauvaise réputation n’était que le reflet d’un XIXème siècle en mutation sur les plans politique et artistique. Elle a été condamnée en tant que femme, en tant que femme noire; et en tant que citoyenne de la république haïtienne (actuel Saint-Domingue et Haïti). Jeanne Duval est la première femme noire à jouir d’une médiatisation dans la presse française sous la plume d’artistes, de journalistes et de biographes de l’époque.

Le parti pris de la biographie que j’ai écrit à son sujet est poétique. A travers une enquête documentée, le lecteur découvre où elle a vécu, ce qui était dit d’elle, ce qu’elle disait et pensait de Charles Baudelaire. Il est important de comprendre que la condamnation des  » [Les] fleurs du mal » condamne la mémoire de Jeanne Duval…
J’ai également écrit un court-métrage sur elle en 2009 qui a pris la forme d’un monologue théâtral, faute de financements. Je co-écris actuellement un documentaire sur Jeanne Duval.

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african links : Enfin, de quelle manière veillez-vous à ce que votre travail ait une dimension universelle?

Une dimension universelle ? Je ne sais pas… Mon travail d’ « artiste-anthropologue » est suffisamment réfléchi pour savoir qu’il faut se méfier des mots qui peuvent mettre les intellectuels perturbés du XXIème siècle dans un étau « ethno centré » voire un confort hypocrite.

Jeanne et Charles c’est juste une histoire, un mythe d’amour, qui vu de plus près a été détruit pour réduire la femme noire à d’énièmes clichés dévalorisants. Charles Baudelaire a quand même écrit un traité esthétique via les dessins du coloriste néerlandais Constantin Guys, pour valoriser toutes les beautés et inciter les femmes à arrêter l’obsession de la poudre de riz. Il faut relire Charles Baudelaire…
Les deux amants s’inscrivent surtout en tant que couple dans leur époque avec tous les risques que cela comporte. Deux personnalités très fortes se sont aimées, déchiré entre des « je t’aime » ou « je te hais ». Dix-sept ans de vie commune avec des hauts des bas…

Un couple tout simplement avec la particularité qu’une femme noire, amoureuse s’autocensure face à la suspicion dont la nature de ses sentiments fait l’objet. Les femmes noires ont été des reines, des esclaves, des prostituées, des sujets colonisées, muselées, militantes et résistantes.
J’aspire à travers ce livre, offrir à Jeanne Duval une voix d’amoureuse, lui rendre sa dignité de femme; enfin rétablir une vérité anthropologique, et en ce qui concerne la fraternité des artistes qui l’entouraient et qui condamnaient l’Empire en faveur du rêve républicain. Il y avait une mouvance artistique forte pendant la Seconde République avec Gustave Courbet et Edouard Manet, qui ont peint d’un pinceau politisé Jeanne, ce dont je parle et décrypte dans le livre.

Je suis toujours à la recherche des lettres que Charles Baudelaire a écrites en 1848, l’année de la seconde abolition de l’esclavage. L’emplacement de la tombe de Jeanne reste introuvable… Elle a été enterrée avec des poèmes jamais dévoilés de son aimé.
Jeanne Duval est fascinante et inspirante, elle mérite une rue parisienne à son nom. Sans elle Charles Baudelaire n’aurait pas été ce poète, il se plaisait d’ailleurs à clamer : « Vous ne tuerez jamais dans ma mémoire, celle qui fut mon plaisir et ma gloire ».

Propos  recueillis par Virginie Ehonian

En + :

http://www.paris-normandie.fr/region/louviers–karine-edowiza-s-est-penchee-sur-la-vie-de-jeanne-duval-EI9695688

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