« Magiciens de la Terre » au Centre Pompidou

Du 2 juillet au 15 septembre 2014, le Centre Pompidou propose une rétrospective de l’exposition légendaire Magiciens de la terre.

Magiciens de la Terre est une des expositions mythiques qui a ouvert le domaine de l’art contemporain aux arts extra-occidentaux, et poussé dans l’arène du marché de l’art international des artistes comme Chéri Samba, ou encore Frédéric Bruly Bouabré…

Cependant, l’événement présente les œuvres d’artistes venus du monde entier : Europe, Amériques, Afrique et Océanie.

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Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

Entre art et ethnographie 

Il existe des artistes ailleurs qu’en Occident. L’insatiable appétence de nouveauté, d’émotions fortes du spectateur gavé d’images s’en trouve comblée. (…) le musée est phagocyteur et l’impérialisme culturel brutal. – Joëlle Busca , L’art contemporain – Du colonialisme au postcolonialisme , Edition L’Harmattan, Paris, 2000, p.43

Tables interactives, photographies, vidéos, carnets de notes, documents administratifs, projections, frise murale conçue par l’artiste turc Sarkis, l’épopée des Magiciens de la Terre nous est contée suivant un mode opératoire expérimental, qui respecte les outils technologiques actuels. Ce choix de scénographie remet au goût du jour l’exposition légendaire.

Un des sous-titres du dépliant de l’exposition « Une méthodologie inspirée de l’ethnographie : les missions de terrain » est évocateur d’une découverte d’un monde de l’art parallèle au monde de l’art euro-américain. Un monde de l’art extra-occidental contemporain ignoré du grand public, et qui se développe à l’écart de toute structure institutionnelle.

L’ethnographie étant la science qui étudie les groupes ethniques, le terme « mission » place l’exposition des Magiciens de la terre  dans une dimension historico-colonialiste, qui ne transparaît pas dans les propos des commissaires de l’exposition.

MAG_Terre_Pompidou14_8Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

MAG_Terre_Pompidou14_9Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

MAG_Terre_Pompidou14_11  André Magnin et l’artiste Esther Mahlangu, Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

En effet, près de trente ans après la phase des décolonisations africaines, Magiciens de la Terre offre un espace de visibilité à des artistes dont les œuvres sont écartées des réseaux européens de l’art* (1). Même si le paramètre historique n’est pas l’axe de réflexion principal, il est déplorable qu’il ne soit pas plus prégnant.

Tels des missionnaires, les commissaires de l’exposition partent à la recherche de nouveaux « talents » qu’ils vont installer sur la scène de l’art contemporain international. Les œuvres sont rapportées en France telles les « trouvailles » des ethnographes français du début du 20ème, pour « remplir » les institutions et autres musées.

Ces œuvres placées dans un contexte muséal ont-elles la même portée ? Ont-elles les mêmes significations sous cet œil « ethnographique »? De plus, la revendication « ethnographique » de l’exposition, à travers l’utilisation du terme « mission », ne remet-elle pas au goût du jour le débat sur le label d’ « art contemporain africain » qui raye la pluralité au profit d’une globalité culturelle, assignée au continent africain ?

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Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

MAG_Terre_Pompidou14_5Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

MAG_Terre_Pompidou14_6Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

Les enjeux politique et esthétique de « Magiciens de la terre » en 2014

L’exposition « Les Magiciens de la Terre », en 1989, a servi de détonateur, en proposant une définition de la création contemporaine qui a nourri le débat pendant de longues années. D’autres expositions qui traitaient spécifiquement de la création africaine l’avaient précédée. Mais celle de Jean-Hubert Martin élargissait le champ en intégrant l’Afrique à la création mondiale.

Néanmoins, aborder cette création sur le seul mode esthétique, sans l’appareillage politique et idéologique, historique, semblait un pari intenable, malgré quelques tentatives isolées. – Simon Njami, Chaos et Métamorphose, Africa Remix, Centre Pompidou 2005, p.22.

Magiciens de la terre crée une nouvelle dimension historique, dénuée de tout réalisme.

En effet, le contexte dit occidental pèse sur les enjeux politique et esthético-culturel de l’exposition. L’absence d’artistes extra-européens doublée d’un réel manque de visibilité sur le marché de l’art international, ou encore la volonté de valoriser une certaine « esthétique extra-occidentale » ne peuvent être les seuls axes de réflection d’une exposition d’une telle envergure.

MAG_Terre_Pompidou14_7Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

Comme le mentionne Simon Njami, il est nécessaire de prendre en compte un certain appareillage politique et idéologique, historique, afin de comprendre les œuvres et de les restituer consciemment dans leur contexte de conception d’origine, en s’affranchissant des codes universalistes de l’imaginaire collectif.

Les dimensions politique et historique semblent gommées au profit de nouvelles frontières artistiques imposées par l’institution muséal.

Quelle signification pour les frises murales Ndébélé d’Esther Mahlangu, dans l’espace du Centre Pompidou, à Paris, en 1989 ?

MAG_Terre_Pompidou14_10  Vue de l’exposition Magiciens de la Terre, avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou

Bien qu’elle signe la genèse de l’art contemporain extra-occidental, l’exposition omet de retranscrire les enjeux politico-culturels que défendent les œuvres des artistes présentés. Ce qui fausse la perception du public dont la vision s’appuie sur un angle euro-centré.

Aujourd’hui, véritable vitrine artistico-ethnographique du XXIème siècle, ayant subi une grande controverse, Magiciens de la terre s’inscrit tel un élément historique dans le paysage culturel français. Un élément historique dans une histoire de l’art européenne, qui à l’heure de la mondialisation culturelle et artistique évite l’écueil du post-colonialisme.

 

 

L’exposition dans cette perspective comprendra deux volets

I.Les artistes de nos centres artistiques.

Il. Les artistes qui n’appartiennent pas à ces centres mais à la « périphérie ».* (2)

La vraie question est la suivante : pouvons-nous encore aujourd’hui évoquer et parler aujourd’hui de « Magiciens de la Terre » dont les œuvres oscillent entre des centres et une périphérie, qui voient leurs distances s’étioler devant l’essor des nouvelles technologies ?

L’exposition Magiciens de la Terre rend compte d’une mondialisation artistique propre aux années 1980, dont les enjeux deviennent totalement obsolètes, en 2014.

A quand une rétrospective de l’exposition Africa Remix, au Centre Pompidou ?

En +:

*(1) Dépliant de l’exposition

* (2) Consulter le PDF ICI

 

2 commentaires

  1. Thank you Virginie Ehonian for your excellent blog post, which provides very useful historical context about the ‘Magiciens de la Terre’ exhibition. I was not able to visit the retrospective showcase about the exhibition’s archive at the Pompidou this year, but instead have read several essays published by scholars such as Lucy Steeds, Rebecca DeRoo, Raphael Chikukwa, etc., as well as commentary by the curator Jean-Hubert Martin himself, to come to a better understanding about the things that were achieved in 1989 as regards greater exposure for contemporary artists from Africa, Asia and Oceania. However, I also recognise that there were many flaws in the conceptualisation and realisation of this ‘mega-show’ – particularly the lack of inclusion of women artists, Magnin’s false assumptions about notions of ‘(in-)authenticity’, the continued fascination with ‘exoticism’, and also the somewhat rigid, binary presentation of “West vs. non-West” that almost completely ignored the realities of cultural hybridity, and the substantial contributions of artists from the African diasporas living in Europe and North America.

    In response to your concluding question, I do think it is definitely time for a re-appraisal of Simon Njami’s project, ‘Africa Remix’ (2005)…ten years on. This would enable the Pompidou to showcase a wide selection of newly emerging artists from Africa and the African diaspora and present their portfolios of paintings, sculptures, photography, mixed-media works and installations, etc. to a new generation of 21st century contemporary art audiences.

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